Pour une alliance du fond et de la forme

Publié le par Mangelune

Les effets spéciaux avancent, c'est un fait. Il existe désormais de plus en plus de films recréant totalement l'environnement des personnages (Le Seigneur des Anneaux, Captain Sky and the Day of Tomorrow...) voire recréant totalement la trame même de l'image (Sin City, A Scanner Darkly...). Le point commun de ces films ? Ils sont généralement considérés au mieux comme des oeuvres tournant un peu sur elles-mêmes et ne concernant pas la réalité, au pire comme des divertissements crétins.

Parallèlement, sont considérés comme art et essai des films dont la forme est souvent accessoire. Combien de fois ais-je lu dans Télérama ce criminel encensement : "servi par une mise en scène effacée" ? Comme si un propos mature ne pouvait être embelli que par une réalisation effacée, donc inexistante ? Comme si le cinéma au fond ce n'était que cela, un scénario aimablement rendu "réel" par une caméra aimable et discrète ?

Souvenons-nous des chef d'oeuvres du muet, de Murnau et de ses expérimentations fulgurantes, du Docteur Caligari et de ses décors entièrement factices et déments, de la Nuit du Chasseur et de ses ombres expressives, des films noirs au nom évocateur, du technicolor, des westerns aux compositions travaillées de Ford à Leone, du cinéma d'horreur italien tellement baroque  ? Même Godard a travaillé sa mise en scène de façon expressive et expérimentale, sans parler de Bergman, Welles ou Lynch. Et on voudrait me faire croire que l'essence du cinéma se résume au Mari de la Coiffeuse et à tous ces films aux fausses couleurs naturelles sensés représenter les vrais gens dans leur vraie vie comme dans un mauvais discours populiste ?

Nombre de films américains ont su utiliser la force expressive du cinéma, mais ce faisant ont oublié le fond et le propos qui allaient derrière. A trop multiplier les mêmes histoires-recettes ils ont figé leur forme dans un conservatisme efficace mais banal, tandis qu'outre Atlantique on portait aux nues le minimalisme confortable. Dès lors, l'expérimentation est devenue synonyme d'ennui. L'expressivité est désormais considérée comme l'apanage des gros sabots yankees-bessonniens si bien que toute tentative esthétique de rendu non réaliste (voir les films cités ci-dessus) est perçue par les critiques comme un enfantillage débile.

Il me suffit de jeter un oeil à la nouvelle bande-dessinée en France pour y voir infiniment plus de recherche que dans le cinéma contemporain, une recherche tant esthétique que dramatique ou philosophique. On a beaucoup vanté l'Art-cinéma, réunion de tous les autres (danse, dramaturgie, photographie et j'en passe) : cela ne signifie pas qu'il possède naturellement plus d'expressivité que les autres, mais au contraire qu'ayant plus de potentialité il est bien plus difficile de le maîtriser. Ainsi, la plupart des amateurs qui s'y commettent n'en expriment finalement qu'une ou deux facettes, et "l'art et essai" se trouve toujours plus proche de la sociologie ou de la psychologie que des deux mots qui forment sa distinction.

Je souhaite de mes voeux l'avènement d'un cinéma intelligent et expressif, où se mêlent contes et réalisme, où la poésie surgit du concret, où le fantastique est un voile esthétique sur une thématique sociale, bref pas un cinéma d'évasion ni un cinéma pesamment social, un cinéma artistique bon sang, qui allie de nouveau fond et forme au lieu de les opposer !

Publié dans Cinéma

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