Les deux horreurs possibles

Publié le par Mangelune

Je suis récemment allé voir Shining de Kubrick au cinéma Le Majestic. Occasion de voir enfin ce film en VO et sur grand écran, mais occasion aussi hélas d'entendre les rires de mes voisins tout du long et ne pas pouvoir ainsi rentrer pleinement dans l'ambiance. Cela m'a rappelé qu'il existait deux façons d'aborder l'horreur au cinéma : prendre le spectateur par la main ou le laisser faire le premier pas.

Prendre le spectateur par la main est facile : il suffit de faire surgir le monstre brusquement en l'accompagnant d'une musique devenue stridente. Le réalisateur prépare le terrain, accompagne la peur jusqu'à un pic de terreur plus ou moins appuyé, et relâche la bride. Le pire de cette méthode est l'utilisation de la fausse surprise avec le surgissement d'un rat, d'un corbeau ou n'importe quelle bestiole inoffensive juste pour foutre la trouille au public.
C'est en gros la méthode du train fantôme : le but est uniquement d'avoir peur à plusieurs reprises, de sursauter et finalement d'oublier. En effet, le sursaut ne va pas nous hanter ensuite, au mieux on aura bien rigolé, au pire on se sera senti aggressé en permanence. Si le film est bon, c'est que la qualité sera ailleurs (Evil Dead et ses délires visuels, Batman Begins et son superbe scénario, etc.). Ce recours au sursaut au contraire de parasiter le reste du film et d'en effacer propos et innovations scéniques, l'attention et les besoins émotionnels du spectateur étant dirigés vers la prochaine surprise. On trouvera ainsi plus généralement de mauvais films de ce type, des objets de consommation oubliables à s'injecter directement dans les yeux pendant 1h30 comme Gothika, Brocéliande et autres saloperies.

Laisser au spectateur le soin de faire le premier pas est beaucoup plus risqué : en s'interdisant de le faire sursauter, on se prive d'un moyen de manipulation très efficace. On offre alors au public un univers plus ou moins irréaliste (plus le film est irréaliste et plus il est difficile d'amener à y croire, même si les effets spéciaux ont fait d'énormes progrès) en lui demandant honnêtement d'y prêter attention. Shining est de ceux-là : aucune scène classique de sursaut, la peur est distillée lentement au travers de visions sanglantes et d'une montée inexorable de la violence.
Le son joue encore un rôle essentiel dans ce type d'horreur : la musique crescendo est ici remplacée par un fond sonore anxiogène (je pense notamment à la bande originale de Massacre à la Tronçonneuse obtenue en frottant une fourche contre une surface dure) qui teint toutes les scènes, même les plus banales, d'une lueur morbide.
On fait alors appel à la suspension de l'incrédulité du spectateur, qui s'il ne désire pas entrer dans le film finira immanquablement par rigoler et pourrir le plaisir des autres. S'abandonner à ce type d'horreur, c'est donc prendre le risque de perdre son cynisme protecteur, c'est croire un instant que tout cela est possible sans se voir la vision facilitée par des effets clinquants. C'est donc quelque part laisser volontairement l'horreur entrer en soi et se laisser pénétrer par un sentiment beaucoup plus profond que dans l'horreur à sursaut, et donc beaucoup plus durable.

Publié dans Cinéma

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