De la nécessité d'une opposition franche

Publié le par Mangelune

Comme tout le monde il m'est arrivé de pester contre les forces d'opposition, contre leur caractère monolithique et leur absence de nuance. Voir l'extrême gauche se présenter aux présidentielles en aura fait hurler plus d'un sans doute, et leur discours toujours strictement idéologique ne se prête guère à une réalité pleine d'aspérités.

Sauf que... sauf que l'opposition est nécessaire, et même indispensable au bon fonctionnement d'une société. Parce que ceux qui ont le pouvoir l'utiliseront toujours suivant leur propre vision des choses et parce qu'ils ne possèderont jamais la sagesse infuse.

Celui qui a le pouvoir a une avance énorme sur ses adversaires. Pour parvenir à le contrer, il faudra lui opposer une force égale. Cette force, on la trouvera dans la diabolisation, dans la caricature, dans la grève, bref dans des actes débordant d'énergie et destinés à hisser un instant l'opposition au niveau de ses adversaires. Traiter les policiers de connards fascistes est exagéré puisqu'on trouve de tout chez les exécutants de la loi, mais il est nécessaire (désolé pour eux) que certains les caricaturent, parce qu'ils détiennent beaucoup de pouvoir et peuvent en abuser (la loi est un contre-pouvoir, mais il existe des moyens de la contourner sans parler de l'aspect corporatiste qui ressort de l'action des syndicats policiers et des organes de contrôle). L'extrême gauche doit s'opposer à la gauche de manière virulente lorsque celle-ci a le pouvoir, et s'unir à la gauche pour faire barrage à la droite. La violence de la contestation s'oppose à la violence de l'exercice du pouvoir, elle attire l'attention du peuple et fait ainsi pression sur les puissants.

Il y a eu des tentatives d'absorber cette part contestataire au sein du pouvoir (la gauche plurielle par exemple). Belle volonté qui aurait pu consister en une prise de conscience de la faillibilité du dominant, mais qui est très vite devenue une tentative de baillonnage d'une partie des contre pouvoirs (la droite elle-même était alors affaiblie par la cohabitation). Les partis en sont sortis durablement affaiblis, compromis ; les appartenances se sont vues brouillées et le Front National en a profité. L'opposition ne peut devenir un pilier du pouvoir sans mettre en péril l'équilibre fragile de la démocratie. Le centrisme, en alliant gauche et droite, prend un gros risque mais a le mérite de laisser aux extrêmes leur rôle d'opposition (la popularité de Bayrou n'est-elle pas due à une gauchisation du Centre aux yeux des électeurs, contre une droitisation du PS ? En tous cas la droite ne perd pas de voix...). Plus intéressante est la proposition de Royal de donner la présidence de la Cour des Comptes à l'opposition : pas de ralliement ici, mais la mise en avant de l'idée ennemie comme vérité potentielle.

Ce mécanisme a évidemment ses ratées. Une extrême gauche qui critique avec acharnement un PS écarté du pouvoir, et le renvoie dos à dos avec la droite détruit un adversaire qui n'a guère les moyens de se défendre et sert malgré tout la soupe à son plus grand ennemi. Cela ne veut en aucun cas dire que l'extrême gauche ne doive pas se présenter aux présidentielles : elle le fera en effet pour pouvoir gagner de l'influence sur le vainqueur, influence qui sera ensuite mise en jeu dans toutes les actions contestataires ; elle doit juste trouver un meilleur équilibre entre critique du PS et critique de la droite. Refuser tout accord avec le PS pour le second tour est èds lors irresponsable et ne serait justifié que par l'émergence d'un nouveau pôle de gauche contre des socialistes "droitisés", ce qui n'est pas le cas aujourd'hui avec l'échec de la gauche altermondialiste.

Une opposition franche, virulente, même caricaturale est donc indispensable à une société équilibrée. Cela peut freiner son évolution, mais les évolutions trop brusques mènent généralement aux dictatures (il faut pour avancer vite détruire toute opposition). C'est pourquoi il faut s'élever contre toutes les tentatives de musellement de l'opposition, contre les soi-disant humanistes sensibles qui voudraient supprimer la caricature, contre les 49-3 du progrès politique ou contre ceux capables de mesures de représailles sur les journalistes qui les gênent... et tout cela sans oublier un contre-pouvoir pour chaque contre-pouvoir !

Publié dans Politique

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