La Valeur travail

Publié le par Mangelune

Ca fait un moment que cette histoire me travaille (ah ah). Depuis quelques années, juste après la fin du grand mouvement sécuritaire en fait, on a vu se réinstaller la notion de valeur travail. Même les émeutes des banlieues, au lieu de relancer la peur dans les médias (sans doute échaudés par les présidentielles de 2002), ont renforcé cette notion (ils manifestent car ils n'ont pas de travail).

Bien sûr, la valeur travail existe depuis des années, des siècles même. Que l'homme travaille pour vivre, parce qu'il n'est pas sur Terre pour s'amuser mais pour mériter le paradis, parce qu'il est un "vrai gens" à opposer aux rentiers pédants, parce que la société ne peut fonctionner qu'ainsi ou pour une autre raison, le travail a toujours été pris en compte. Sauf que... sauf que dans certaines sociétés le travail était une nécessité, et comme souvent ce qui est nécessaire devient futile voire dégradant. Les grecs, les nobles et bien d'autres plaçaient ceux qui ne travaillaient pas au sommet de la hiérarchie, à la différence des chrétiens et des bourgeois.

Aujourd'hui, alors que le progrès technique s'est installé et que le travail de fait est devenu plus rare, on voit disparaître du devant de la scène les oisifs, les rentiers. Travailler, c'est occuper une place dans la société. Cela veut dire que celui qui travaille beaucoup et gagne beaucoup d'argent est heureux, qu'importe l'absence de vie sociale ou de loisirs que cela suppose. Cela veut aussi dire que le travail est une valeur qui se suffit à elle-même, qu'importe le salaire ou les conditions dans lesquelles il est exercé. On plaint dès lors d'avantage le chômeur ou l'employé à mi-temps que celui qui exerce un boulot pénible, usant ou dégradant : les employés des usines sont terrassés par la perte de leur emploi.

L'opposition droite-gauche devient alors moins une opposition bourgeoisie-prolétaires, avec d'un côté l'argent gagné comme idéal et de l'autre des droits sociaux pour les exploités, qu'une opposition heures supp'-partage du travail, avec plus de boulot pour les vaillants contre des emplois pour tous. Evidemment la réalité est un poil plus complexe puisqu'il faut prendre en compte les patrons d'entreprise, entre travail et rente, et les actionnaires qui sont essentiellement des rentiers. Ceci dit aujourd'hui on fustige énormément les actionnaires maléfiques et on met beaucoup en avant les patrons de PME qui mettent la main à la pâte et sont à la fois travailleurs et employeurs. De plus, par une jolie pirouette, on redore le blason du patron par son lien à la création d'emplois, et on oppose le patron-rentier-licencieur au patron-créateur d'emploi- pourvoyeur de bonheur.

Le chômeur lui-même n'a de place que dans le cadre d'une recherche d'emploi et il n'a de raison d'être que dans un état de transition. Il ne peut exister que sous forme jeune en quête d'un premier emploi, adulte en transition entre deux boulots et sénior éjecté prématurément du marché du travail (ce qui fait de l'adulte qui n'a presque jamais travaillé la lie de la société). A force de voir la valeur travail grandir il se voit de plus en plus marginalisé et humilié par sa situation.
Et il est impossible pour les hommes politiques, même d'extrème gauche, de remettre en question cette idée, car ceux qui déjà travaillent sont nombreux, adhèrent totalement à l'idée que le travail rend heureux ou du moins est un mal nécessaire (comment pourraient-ils vivre autrement ?) et donc voient les inactifs comme des parasites ou plus généralement comme des victimes (un point de vue oh combien plus flatteur pour l'égo, car plus "humain").

La valeur travail, c'est donc un choix de société désormais imposé par tous les partis et non un parmi d'autres. La chute des emplois n'a pas conduit à une remise en question de cette notion, mais à son renforcement. Parce que travailler est pénible et parce que désormais le travail n'est plus une question de survie, alors tous se sont entendus pour le glorifier, sinon à quoi bon continuer ? Et puisque nous sommes passés d'une nécessité à l'expression de ce que nous sommes, cela signifie qu'un chômeur n'est plus rien.

Publié dans Politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

ddddd 27/03/2007 21:34

La France en 2007...

Bien:
dormir, manifester, faire grève, glander, chanter l’internationale, profiter, magouiller, voler, critiquer, les vacances , les reuteuteu, ....
Pas bien:
travailler, gagner de l’argent, créer, chanter la marseillaise, réussir, participer, partager, payer des impôts,...