Cinéma, télé, art ou cochon ?

Publié le par Mangelune

Combien de fois ai-je entendu les gens traiter les séries avec condescendance ? "La télévision produit du divertissement, le cinéma est seul capable de produire de l'art."

Je passerai rapidement sur le fait que le cinéma produit aussi du divertissement, et que ce qui fut hier pueril est aujourd'hui analysé comme art (Chaplin, Keaton, Hitchcock et des dizaines et des dizaines d'autres).
D'aucuns diront que les séries sont produites à des fins mercantiles, qu'elles  ne sont qu'industries et ne sauraient donc produire de l'art. Je répondrai que le cinéma est avant tout une industrie, et que le système d'aides français ne conduit pas forcément vers une plus-value artistique (le nombre restreint de décideurs, leurs interconnexions conduisent plutôt à un resserrement des aides autour d'un certain type de films et non autour d'oeuvres audacieuses).
On accusera la mise en scène des séries d'être limitée par le travail à la chaîne qu'elles impliquent ; d'un autre côté le cinéma victime du désir de fournir un produit fini de qualité (sans aspérités, sans ratées et donc enfin sans expérimentations) se voit lui aussi enfermé dans une réalisation héritée et non plus réinventée. Seulement on oublie que l'expérimentation passe alors par le biais du scénario, d'un jeu autour de la temporalité, du désir, des pensées... autant de moyens ludiques de créer.

On me répondra peut-être : oui mais le cinéma dont tu parles ce n'est pas de l'art. C'est de l'artisanat. Admettons. Qu'est-ce que l'art ? C'est évidemment un mot impossible à définir, et surtout pas par ceux qui l'utilisent pour accuser. Il est à mes yeux plus facile de cerner ce qui est de l'art que ce qui n'en est pas, pour une simple raison subjective : si je suis capable de voir quelque chose d'artistique dans une oeuvre, alors elle mérite sans doute au moins le statu d'oeuvre mineure.

Si on pense que l'art est une recherche esthétique de la beauté, alors on va à l'opposé de bien des mouvements qui ont travaillé à redéfinir ses frontières, à s'éloigner de la perfection reine et à travailler aussi bien à partir des aspects extérieurs de la nature que de l'intériorité de l'artiste (surréalistes, expressionnistes...)

Si l'art est interprétation de la "réalité", alors la fiction est un art ; le documentaire est un art. Le choix de ce qui est montré, de l'ordre des plans, du propos, tout va dans le sens d'une interprétation (réinterprétation dans le cas d'images d'archives) du réel. Mais dans ce cas toute création, même minable, est une oeuvre d'art. Il ne reste alors qu'à juger le regard de l'artiste selon des critères subjectifs.

Si l'art est création, celui qui use des moyens de ses prédécesseurs pour faire de la fiction n'est pas un artiste. Il est très difficile de juger de ce qui a été fait et de ce qui est nouveau, mais il m'est difficile en regardant Urgences ou 6 feet under de dire que ça a déjà été fait 100 fois. Une série comme Buffy aura sans doute l'air déjà vue de loin, mais en s'y attardant on verra nombre de choses uniques.

Si l'art est minutie, alors une série n'est pas une oeuvre puisqu'elle s'étend, elle se dilue dans le temps. Tout ne peut pas être aussi travaillé dans une série que dans un film : il y a plus de temps de fiction produit, pour moins de temps de création. Mais cette idée implique qu'une fresque immense vaut moins qu'un minuscule bijoux travaillé, que le miniaturisme est seul pourvoyeur d'art, ce qui est faux. Il faut savoir voir l'ensemble et non le particulier [ce qui me porte à critiquer l'expression "chaque plan est un tableau" qu'on emploie souvent pour des beaux films].

Si l'art est engagement alors les séries sont, bien plus que les films, des oeuvres majeures d'aujourd'hui. Elles parlent de guerre, de peur, de manipulation, de fossés entre les générations ; chaque épisode d'une bonne série travaille un sujet comme aucun film ne pourrait le faire, elles osent s'opposer aux puissants. Elles ont le temps pour elles, elles ont cette possibilité, ancrée dans leur génèse, de nous montrer des familles évoluer avec le temps, affronter les réalités du quotidien. Le cinéma n'a pas le temps, il doit s'élever au dessus de tout ça.

Dans ce cas l'art serait une façon de s'élever bien au dessus des contingences matérielles, de s'affranchir du médiocre réel ? La vision de la tour d'argent, de l'artiste miraculé, a quelque chose d'élitiste, de malsain. Il est évident que certains artistes sont ainsi, et je suis tout à fait prêt à aimer leurs oeuvres. Que tout l'art soit ainsi me débecte. Il y a au fond autant d'arts que d'oeuvres d'arts, et il y a autant d'oeuvres qu'il y a d'hommes pour les croire telles.

Finalement il est toujours dangereux de vouloir enfermer les choses dans des cases (art, pas-art). J'imagine qu'on procède ainsi pour ne pas avoir à se remettre en question, pour obtenir un monde rassurant qu'on puisse contrôler. Pour moi il est clair que certaines séries sont des oeuvres d'art, des oeuvres qui se jouent sur une longue durée et dont tous les moments ne sont pas forcément éclatants, mais dont la globalité brille autant que les courtes oeuvres cinématographiques.

Publié dans Séries

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