Le livre assassiné

Publié le par Mangelune

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? de Pierre Bayard. Ou comment écrire un livre sur l'acte ne non-lire des livres. La première fois que j'en avais entendu parler, j'avais pris cela pour une espèce de brûlot à la gloire de l'inculture, une revendication de la bêtise et de la vanité. Cet ouvrage est en fait tout le contraire, une ode à la création, élégamment écrite et, paradoxalement, peuplée de références littéraires.

Le plus intéressant ici est la façon dont l'auteur remet l'acte de lecture en perspective. Peut-on vraiment prétendre avoir lu un seul livre, quand nous sommes avant l'acte influencés par sa réputation, notre personnalité, pendant l'acte par les événéments extérieurs et notre culture, après l'acte par le travail d'oubli que notre mémoire imparfaite effectue ou le poids des avis extérieurs ? Lorsqu'un livre a totalement disparu de nos mémoires des années plus tard, peut-on encore prétendre l'avoir lu ?

Tout ne doit pas être pris au pied de la lettre bien sûr, le but est moins de décourager la lecture que d'aller à l'encontre des poncifs traditionnels en ce domaine. Pour nous autres qui ne fréquentons par les milieux littéraires et universitaires, il importe moins de savoir parler d'un livre inconnu que d'envisager un nouveau rapport à lui : nous ne pouvons prétendre avoir lu tous les classiques et ne possédons même pas une connaissance objective de ceux que nous avons lus ; il est tout à fait louable de ne pas finir un livre, et le parcourir n'est pas un acte stérile ou pis une hérésie. Sous cet angle, l'oeuvre en elle-même compte moins que ce que nous nous sommes appropriés à travers elle, ce que nous y avons lu.

Ainsi, pour pouvoir se tourner en toute quiétude vers notre propre vision des livres lus, il nous est nécessaire de les aborder de façon plus légère, de les désacraliser au profit de notre subjectivité. Combien d'artistes cessent-ils de s'intéresser aux oeuvres des autres pour ne pas se perdre dans des pensées étrangères ? Se laisser engloutir par un livre, c'est risquer d'être aveugle à sa propre créativité.

Le livre de Pierre Bayard n'est pas une oeuvre vaine ou une offrande à la culture générale, celle qui n'a pour but que de briller en société à partir d'un vernis de connaissances. Il remet simplement le lecteur à la place d'honneur, et fait de la non-lecture un acte culturel.

Publié dans Divers

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